«LA BOHEME», «Nous ne voulons qu’une chose: laissez nous suivre notre route»

«La bohème ça voulait dire on est heureux.» Charles Aznavour chante que la bohème n’existe plus, que Montmartre semble triste, que les lilas sont morts. Alors que je sors du Grand Palais, où j’ai découvert l’exposition «La Bohème», la chanson me trotte dans la tête. Une mélodie mélancolique qui fâne les couleurs, un murmure au fur et à mesure, qui révèle sur notre époque une drôle de chose. 

 

 

La musique gitane puis celle affolée et vibrante des années trente résonne encore dans mes oreilles. Il y a quelque chose de tragique qui émane de cette exposition. «La Bohème» conte l’histoire passionnante du monde gitan, mais pas uniquement de celui qui glace le sang. De nos poètes encore, des illustres Rimbaud et Verlaine, de ce fou de Baudelaire. D’un état d’esprit surtout, celui qui dit que «la terreur n’est pas française». Alors que dans l’actualité on parle d’un «problème» Roms, «La Bohème» nous révèle l’étonnante source d’inspiration qu’ils ont été. Ils sont la subtile exaltation au bout du pinceau de Gustave Courbet, ils sont les voleurs du tramway. Un paradoxe canaille qui dérange, comme si culture et politique sur ce sujet ne pouvaient être qu’emmêlés. 

 

L’homme le plus puissant de France, Louis XIV hier, François Hollande aujourd’hui n’a jamais su légiférer sur la question gitane. Au quinzième siècle déjà, François Ier donnait l’ordre d’expulser les gitans. Ces diseurs de bonne aventure étaient un divertissement dont on finissait par se lasser quand les rumeurs criaient que trop de poules avaient été volées. Diderot les pensait simplement bons à «chanter, danser et voler» mais Molière s’en inspire. La couleur, le charme, la folie de ce peuple nomade finit même par  être un motif récurrent dans la peinture et au théâtre. À partir de 1848 le bohémien devient «un archétype humain éternel.»

 

La révolution industrielle, quant à elle, enfante les enfants terribles du siècle. Ces artistes fous, épris de voyages et de libertés vont s’affranchir des codifications bourgeoises qui, peu à peu, s’emparent de la société. Le principe de la bohème ? Vivre de rien et croire plus fort que tout en l’art. Ils valsent avec leur vie, inconstants, se gorgeant d’absinthe, espérant toujours pouvoir s’enorgueillir de quelques jolis vers. Le Paradis est ailleurs, ils voyagent, font de l’expérience la raison de leur oeuvre. Avant les autres, ils osent s’aimer. Verlaine dans un poème qu’il destine à Rimbaud (Laeti et Errabundi) écrit: 

 

«Le roman de vivre à deux hommes

Mieux que non pas d’époux modèles, 

Chacun au tas versant des sommes

De sentiments forts et fidèles.

 

L’envie aux yeux de basilic

Censurait ce mode d’écot:

Nous dinions du blâme public

Et soupions du même fricot.»

 

Sans attaches, avec le moins de bagages possibles, vivant de rien, ils se confondent. Baudelaire et le gitan, tous deux bohémiens. 

 

 

Orchestrée par Sylvain Minc, l’exposition révèle le cloisonnement dans lequel notre société s’enfonce.  «Dieu vois tout, mais il ne dit rien à personne.» (proverbe Rom) sert d’adieu à «La Bohème». En replongeant dans le monde moderne, on est troublé et quelque peu perdu. À la manière d’un Baudelaire qui retrouverait Montmartre aujourd’hui, on s’étonne un peu d’avoir fermé les yeux si longtemps.

 

Marianne Ferrand.

 

Le 16/10/12


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